Dans la plupart des méthodes classiques de Qi Gong – qu'elles relèvent du Yangsheng, de la Petite Circulation Céleste ou des pratiques statiques de régulation interne – la position "la langue contre le palais supérieur" – 舌抵上腭 constitue une consigne quasi-systématique.
Poser sa langue au palais semble anodin, mais en réalité ce geste mobilise plusieurs axes fondamentaux de la régulation : corporelle, respiratoire, mentale et énergétique.
Il agit comme un verrou structurel, un pont physiologique et un connecteur énergétique avec des fonctions très précises que tout pratiquant doit comprendre et maîtriser pleinement.
La mise en contact de la langue avec le palais supérieur stabilise le Shen (Esprit ndr), en fournissant une ancre attentionnelle qui réduit la dispersion mentale.
Elle facilite :
- L’unification de l’intention (意念专一)
- L’entrée dans un état de tranquillité profonde (入静)
- La coordination du Shen avec le souffle interne
Ce geste permet d’accéder à la clarté méditative, surtout dans les pratiques à visée spirituelle ou thérapeutique.
La posture linguale empêche la respiration buccale, même lorsque la bouche est entrouverte. Elle favorise ainsi une respiration exclusivement nasale, avec tous ses bénéfices : filtration, réchauffement, humidification de l’air.
Elle est aussi un facilitateur de la respiration abdominale (腹式呼吸) — normale ou inversée — en stimulant un allongement progressif du souffle et une intériorisation du Qi.
C’est une étape préparatoire essentielle à la respiration embryonnaire, où les orifices externes semblent ne plus bouger.
Parmi les huit méridiens extraordinaires, les méridiens Du (Gouverneur) et Ren (Conception) sont considérés comme les deux axes majeurs du corps énergétique. Chez l’adulte, leur continuité est interrompue au niveau de la langue et du périnée.
La langue touchant le palais supérieur forme alors le "Pont de la Pie" (鹊桥) qui rétablit cette connexion. Cette fermeture du circuit favorise la circulation cyclique du Qi :
- De Huiyin (1RM) à Baihui (20DM) par le Du Mai,
- Puis de Yinjiao (24RM) à Chengjiang (24DM) via le Ren Mai,
- Bouclée par la langue, catalyseur du lien.
Dans cette dynamique, la langue ne joue pas un rôle passif : elle oriente l’intention, fixe le Shen, et ferme la boucle énergétique.
Une des fonctions les plus méconnues – mais essentielles – de cette posture est la stimulation de la salivation consciente et sa transmutation en fluide interne nourricier.
La salive ainsi produite est collectée par le praticien, puis avalée volontairement dans un processus appelé Yan Jin (咽津). Cela nourrit les organes internes et agit sur :
- Le Jing des Reins
- L’hydratation interne
- L’éclat du teint
- La prévention des inflammations internes
Ce processus participe aussi à la descente du Qi dans le Dantian, lorsqu’il est dirigé avec l’intention et la synchronisation du souffle.
Dans les pratiques debout (Zhan Zhuang), assises ou allongées, cette position de langue agit comme un point d’équilibre postural :
- Elle redresse la nuque, étire la colonne
- Elle favorise l’activation du périnée et du plancher pelvien
- Elle complète le verrou abdominal en formant un verrou supérieur
Dans cette configuration, la posture devient un vase scellé dans lequel le Qi peut être cultivé sans fuite.
Malgré sa généralisation, "la langue contre le palais supérieur" – 舌抵上腭 n’est pas une règle absolue. Certains styles prescrivent :
- Une langue naturellement relâchée
- Des mouvements de la langue plus complexes : balayage des lèvres, agitation, massage des dents
- Des consignes de non-absorption de la salive dans des contextes très spécifiques
Il convient donc d’ajuster l’usage de cette posture au style pratiqué, à l’objectif recherché et à la séquence spécifique.
"Langue contre le palais supérieur" – 舌抵上腭" est bien plus qu’une simple consigne biomécanique.
En tant que professionnels du Qi Gong, nous devons :
- En maîtriser la symbolique et la physiologie
- En transmettre les variantes avec discernement
- En expérimenter les effets dans les différents registres de la pratique : régulation du souffle, accumulation du Qi, tranquillité mentale, consolidation posturale
Ce petit geste est une passerelle entre le haut et le bas, entre le microcosme humain et le macrocosme du souffle vivant.
Article FBK du 3 septembre 2025 par Fatah Mokrani, Praticien MTC, formateur, enseignant